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 « Ouin-ouin »

    Si un nouveau-né venait au monde avec la maîtrise d’une langue, sa première parole serait : « Je hurle ». Par la suite évidemment, il décomposerait : il entrerait dans certaines nuances tirées de ses expériences initiales. « Je hurle que je respire », « je hurle de colère », « je hurle de faim ». Dans un premier temps, la communauté qui nous accueille nous écoute avec une oreille bienveillante. Par la suite, notre cri se raffine. Il se module, s’attendrit, demande et bientôt n’exige plus. L’apprentissage de la langue commence avec la division du cri en deux auxiliaires : être et avoir (ainsi : je suis là et j’ai faim).  Puis, de divisions en imitations, le bébé acquiert le vocabulaire commun : il devient un enfant. Apprendre à communiquer, c’est tailler dans un bloc de cri des morceaux de langage avec lesquels construire des phrases. Remarquant que nos cris ont progressivement tendance à nous mettre à l’écart du monde et à contrarier nos interlocuteurs, nous avons fini par en réduire considérablement l’usage ; Ce qui était la première intuition du nouveau-né, tend à devenir, en grandissant, l’exception. Parallèlement à ce raffinement du cri qui progresse vers le langage, le corps du nouveau-né, à mesure que ses os, sa musculature, ses organes se développent, va apprendre les rudiments du corps social. Et ce n’est pas la marche qui est la première étape de l’accès du nourrisson au statut d’enfant, mais la propreté. C’est dans le contrôle de l’urine et des selles que l’enfant se rend supportable au groupe, et peut commencer à interagir.

    Ainsi, le tout premier apprentissage de l’enfant est celui de la retenue : 

    Celui du volume sonore et des excréments.

         

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Désordre des codes

    La langue est un ensemble de codifications des interactions sonores qui vise à rendre celles-ci le plus efficaces possible. En simplifiant volontairement on pourrait dire que sortir du cri (entrer dans la langue), c’est entrer dans l’ordre des codes. Ainsi peut-on dire du cri : ce qui précède ou ce qui échappe à une codification. Dès lors, tout peut relever du cri, qui n’est pas exclusivement sonore. Ainsi Deleuze, dans sa leçon sur Spinoza, assimile une remarque du philosophe à un « cri » conceptuel : « Nous ne savons même pas ce que peut un corps ». 

 

    Alors que sa part dans l’éventail des interactions se trouve réduit au minimum à l’âge adulte, le cri n’en demeure pas moins un fait social, culturel et esthétique de tout premier plan. Il est possible de distinguer des spécificités de différentes aires culturelles et de différentes époques à l’aune de l’utilisation du cri dans l’espace public. En étudiant les rituels et les rites collectifs (deuils, fêtes, carnavals, compétitions sportives) on peut déceler l’origine singulière de pratiques aujourd’hui uniformisées et déchargées de leurs fonctions et de leurs puissances initiales. Ce projet souhaite ainsi étendre les implications de l’apprentissage de la parole – dans l’inhibition du cri – aux expériences disciplinaires, de rappel à l’ordre qui composent nos interactions les plus quotidiennes. Une approche scénique, littéraire, chorégraphique du cri humain, une étude de ses fonctions, de ses racines et de ses spécificités peut renseigner et éclairer, voire renouveler, ré-insuffler dans le cri de l’époque présente sa force originelle qui peut parfois, échapper - ce qui est bien dommage - à celles et ceux à qui ils sont adressés.

actualités 

CN-D Lyon résidence d'expérimentation 

Saison 20-21

Conception, textes et chorégraphies 

Nicolas Barry

Avec 

Sophie Billon
Nangaline Gomis 
Julien Meslage 
 

Création sonore 
Martin Poncet 

Lumières 
Lucien Vallé 

Livret

Mathilde Soulheban