1/09/2020

 

Enfant
J’avais très mal
Quand on marchait sur mon ombre
Je hurlais pendant des heures
Si quelqu’un posait
Sur mon ombre son gros pied
Comment t’expliquer
Imagine que
Pour les besoins d’une procédure médicale 

On te sorte les viscères 

Et que
L’infirmière ayant laissé trainer par terre
L’intérieur de ton corps sans protection
Un brancardier pousse dessus son brancard
Et appelle un ascenseur sans dire pardon
Toi tu hurlerais aussi

 

Voilà
Et donc moi
Je hurlais 

Comme aucun supplicié n’avait jamais hurlé
Tu sais : quand on fait une entaille dans l’aisselle
Et on fait couler l’huile qu’on a préalablement faite bouillir
Et l’huile fraie entre tes côtes une voie par laquelle
On fera ensuite entrer la poudre explosive
C’est quelque chose comme ça
Et c’est ce genre de douleur
Seulement qui produit ce genre de cri 


Et c’est pour ça que mes parents
Disaient souvent : celui-là n’ira pas loin

Et c’est pour ça qu’à onze ans
J’étais interdit d’hypermarché 

Où les gens avec leurs caddies 

Roulaient sur les ombres des gens sans jamais dire
Pardon 

 

Alors
J’ai été suivi par un médecin
Les médecins savent bien souvent
Ce que c’est
Que d’avoir mal
Et de pleurer
Et il a dit : tu n’as pas mal
Tu ne dois pas pleurer
Moi je l’ai cru car
Il avait l’air de savoir de quoi il parlait 

Et puis je vais pas dire que je le prenais pour un prophète
Mais même si je n’avais avant jamais eu de problème pour me lever 

Quand je suis sorti de son bureau
J’ai eu très précisément l’impression de savoir marcher 

 

J’ai dit à ma mère on va à l’hyper
J’ai pris moi-même le caddie que j’ai poussé 

Et puis ça a recommencé
Une dame énorme s’est mise à côté de moi et a laissé

Son corps peser tout son poids 

Encore sur mon ombre
Et j’ai hurlé
Et j’ai hurlé et j’ai insulté sa mère et son père
Et j’ai donné tous les coups que j’avais 

Tout en hurlant et j’avais pas de force alors
Mes coups faisaient pas grand chose 

Et d’ailleurs c’est pas à cause de mes coups qu’on m’a emmené
À la police mais parce que quelqu’un a dit
« Avec des cris comme ça ce gamin-là risque bien
De faire baisser le prix de nos maisons »

Ce qui a fait peur à tout le monde

Après la police ça a été l’hôpital
Et puis l’institut
Et mes parents ne voulaient pas vendre leur maison
Car mon frère allait à l’école de musique
Et ma sœur nageait à la piscine
Je les voyais plus beaucoup
Voire plus du tout mais
Au moins on faisait bien attention
Et à l’institut personne ne marchait
Donc
Sur mon ombre 

 

Quand j’ai eu dix-huit ans je suis allé voir le médecin
Et je lui ai dit 

« Sépare-moi de mon ombre
À l’âge que j’ai je dois pouvoir
Laisser venir les gens quand ils veulent m’approcher »

Il comprenait mais il a dit 

Que c’est une opération difficile
Qu’il peut y avoir des complications

 

Moi 

J’ai beaucoup insisté
Parce que c’en était trop
D’être triste et d’exagérer 

 

Voilà et donc

C’est pour ça que
Tu dis que j’ai l’air étrange et que
Quand je marche on dirait pas que je touche le sol
C’est pour ça que
La lumière maintenant passe
À travers mon corps
Sans s’arrêter

(texte écrit pour le cabaret du festival jamais lu - théâtre ouvert)